À Saint-Laurent, le terrain est fertile pour des agences de placement qui n'ont pas pignon sur rue, et proposent des tarifs à des prix imbattables.
(Photo: Martin Alarie)
Concurrence féroce et placement en douce
Elles travaillent dans l'ombre, mais sont plus que jamais actives. Elles ouvrent et ferment en un clin d'œil. Et le phénomène prend de plus en plus d'ampleur: les agences de placement faisant affaire avec des travailleurs illégaux se multiplient à Saint-Laurent. Judicieusement placées, souvent dans l'ombre du boulevard Décarie, elles envoient des travailleurs dans les entreprises de l'île et ce, pas toujours dans les règles de l'art. Enquête.
Pour accéder aux bureaux de ces agences de placement très discrètes, mieux vaut être bien informé. Rien n'indique leur existence, puisqu'elles n'ont pas pignon sur rue. Souvent, il faut passer par une porte latérale, dénuée d'affichage, ou encore monter un ou deux étages avant de trouver les premiers signes de la présence d'une agence.
Dans l'ombre, certes, mais très actives. Elles assurent un roulement de travailleurs qui ne sont pas toujours en règle avec le code du travail. Qu'il s'agisse d'étudiants internationaux ou d'immigrants, avec ou parfois sans permis, elles parviennent à placer des ressources de main d'œuvre à des prix défiant toute concurrence.
La concurrence dans le secteur est féroce. En outre, les données statistiques ou le recensement de telles entreprises sont extrêmement difficiles à établir. En effet, aucune loi d'encadrement au Québec ne permet de contrôler les activités de telles entreprises.
Ces dernières apparaissent et disparaissent régulièrement, changeant de nom et d'emplacement.
Parmi les clients, beaucoup sont issus des communautés culturelles, et ignorent tout de leurs droits ou conditions de travail.
Un risque qui ne concerne pas uniquement les travailleurs, mais aussi les entreprises qui font appel à ces agences, conscientes ou non des travers légaux opérés.
«Nous tentons de sensibiliser les entreprises sur les risques qu'elles encourent, dit Michèle Caron, commissaire industriel au service de Développement Économique Saint-Laurent. Nous recommandons de vérifier que l'agence ait pignon sur rue avec des coordonnées vérifiables, site web, publicité... et qu'elle soit en affaires depuis quelque temps, avec des tarifs comparables au reste de l'industrie. Par contre, certaines nouvelles agences peuvent être elles aussi très crédibles, donc il faut donc en grande partie se fier à son jugement.»
Le non-paiement de la TPS, TVQ ou de taxes dues à la CSST, peut entraîner de nombreux dangers pour l'entreprise elle-même. En effet, en cas de disparition soudaine de l'agence, le fisc peut exiger des comptes à l'employeur. Autre cas de figure: si un accident survient au travailleur temporaire non couvert, de graves difficultés sont à prévoir.
Enfin, la concurrence légale se fait miner, ne pouvant s'aligner sur les prix résolument bas affichés par certaines agences.
La face cachée de Décarie
Nous avons procédé à une enquête, en écumant les immeubles du boulevard Décarie. Derrière certaines portes où aucune signalisation n'est affichée, bureaux et agents de placement attendent de nouveaux candidats à l'emploi temporaire.
Sous couverture, je me suis fait passer pour un étudiant français démuni de permis de travail, à la recherche d'un emploi temporaire.
Lors d'une première visite dans une agence, mon interlocuteur m'a fait remplir un formulaire complet, sans aucune vérification d'identité, ni de validité de mon numéro d'assurance sociale.
Une fois la tâche effectuée, je signalais ma situation et le fait que je ne possédais pas de permis de travail. «Ce n'est pas grave» m'a-t-on répondu. «Ce n'est pas vraiment un problème». Ayant postulé pour un emploi de cariste (conducteur de chariots élévateurs), je me renseignai sur les modalités en cas d'accident du travail. Réponse: «tu fais un peu attention en travaillant et ça ira». La candidature était dès lors validée.
Au cours d'une deuxième visite, au sein d'une autre agence du même type, je suivis exactement la même procédure. Là, les préposés à l'accueil s'avéraient plus réticents, cherchant à savoir si une demande de permis ne pouvait pas être effectuée. Le dossier fut néanmoins archivé. Rappelant quelques jours plus tard, le préposé m'indiqua que «en ce moment, la période n'est pas bonne et nous ne pouvons pas accepter des personnes sans permis». Ce qui indique implicitement que des périodes où le recours à des travailleurs illégaux ont eu ou auront lieu.
Ces deux expériences ont été effectuées à Saint-Laurent. Des emplois ont été proposés dans des entreprises de l'arrondissement Lachine, mais l'un des agents nous indiquait que des entreprises de Saint-Laurent figuraient dans leur liste de clients.
«Lors de nos visites au sein des entreprises, nous avons constaté que beaucoup d'employeurs ont recours à des travailleurs temporaires rémunérés à des taux anormalement bas, témoigne Michèle Caron. Le phénomène des agences douteuses risque d'augmenter, conséquence de la pénurie de main d'œuvre. Notre rôle consiste uniquement à faire de la prévention auprès des entreprises.»
Quant à encadrer ce nouveau phénomène, il faudra attendre que le gouvernement se penche sérieusement sur le dossier.
(Photo: Martin Alarie)