Des personnalités de tous bords sont venus faire un pot commun, entre expériences vécues et analyses de fond, afin de disséquer cet être étrange qu'est la gestion de la multiculturalité.
(Photo: Martin Alarie)
Table ronde
Vues sur le vivre ensemble
Dans le cadre de la Semaine d'actions contre le racisme, le Centre des loisirs de Saint-Laurent recevait, à l'initiative du COSSL, un florilège d'intervenants de tous les milieux, afin de mettre en commun leurs vues sur la vie communautaire actuelle dans l'arrondissement. Loin du tumulte médiatique provoqué par le débat des accommodements raisonnables, c'est avec la tête froide que responsables pédagogiques, policiers, chercheurs et agents de pastorale ont mis en commun leur expérience. Compte-rendu.
Quoi de plus approprié, pour observer les effets et réfléchir sur la gestion de la diversité culturelle, que de réunir autour d'une même table des acteurs locaux issus de tous les secteurs? Autour du thème L'adaptation à la réalité multiculturelle: le cheminement vers le mieux vivre ensemble, chaque intervenant a pu apporter sa pierre à l'édifice.
Avaient pris place autour de la table Louise Chénard, directrice de l'école secondaire Saint-Laurent, Éric La Penna, commandant au poste de quartier local, Fernand Djossou, agent de pastorale pour le CSSS Bordeaux-Cartierville – Saint-Laurent, Louise Lapierre, professeure d'anthropologie au Cégep de Saint-Laurent et enfin Daniel M. Weinstock, directeur de la Chaire de recherche du Canada en éthique et membre du comité de conseil de la commission Bouchard-Taylor. Une bien belle brochette.
La base éducative
L'éducation est le ciment avec lequel on bâtit une société. Ce n'est pas Louise (Chénard), pas plus que Louise (Lapierre) qui contredira cela.
Dans les écoles secondaires laurentiennes, ainsi que dans les cégeps locaux, on n’a pas attendu les échos d’Hérouxville pour mettre en place des solutions. L'actuelle directrice de l'école secondaire a ainsi démontré de quelle manière elle a introduit des pratiques novatrices déjà testées dans les écoles Laurentide et Enfant-Soleil. Le défi auquel les écoles font face est d'intégrer des immigrants avec des immigrants. Cependant, Mme Chénard peut vous rassurer sur la conservation linguistique: «Venez vous promener dans mes murs, vous entendrez parler français», assure-t-elle. À ce jour, des dispositions doivent être prises pour anticiper l'appel d'air migratoire envisagé par le gouvernement. «La clé, ce sera de ne pas changer les gens que l'on accueille, mais d'intégrer nos valeurs à des valeurs déjà existantes», conclut la directrice.
Louise Lapierre, elle, est partie remuer les archives de son cégep. Elle a ainsi mis en lumière des points importants. Par exemple, les premières traces de bouillonnement multiculturel au cégep remontent à 1976. Toutefois, la proportion d'élèves issus d'horizons autres que canadiens a grandement fluctué depuis. En 1990, on comptait 30% d'allophones au cégep de Saint-Laurent. En 2000, on recensait 15% d'immigrants. Les services pédagogiques se sont adaptés à cette réalité, afin d'éviter le regroupement des élèves selon leurs origines (un réflexe social naturel). Enfin, même si certains programmes sont privilégiés par les immigrants (les matières littéraires semblent en souffrir), la motivation et son pendant, la réussite, sont souvent au rendez-vous pour eux.
Les uniformes se forment
La police, de son côté, doit conserver son rôle premier, tout en s'adaptant aux besoins d'une population diversifiée.
Aux dires du commandant La Penna, c'est cet équilibre qui est recherché à Saint-Laurent. À l'image de Louise Chénard, l'homme tente de transposer son expérience acquise à Côte-des-Neiges dans l'arrondissement. Deux priorités sont à l'ordre du jour: la formation et l'information. «Des formations seront données à nos agents dans les prochaines semaines, afin de s'adapter et d'opérer une ouverture à la diversité», annonce le commandant. Autre cheval de bataille, l'image du policier, et son rôle d'informateur. «Pour les immigrants, quand la police vient frapper à leur porte, ils ont peur et n'ouvrent pas», évoque l'un des membres de l'assistance, relayé par plusieurs autres. M. Le Penna souligne alors le travail effectué par les agents socio-communautaires, amenés à collaborer avec les organismes sociaux locaux.
Ainsi, des efforts sont effectués afin que les policiers soient mieux armés face à des situations inédites, liées aux différences culturelles.
Foi en la différence
La diversité doit également se gérer dans les centres hospitaliers, notamment lorsque se côtoient des patients de diverses confessions religieuses.
Fernand Djossou propose une approche originale, tentant de concilier «soins spirituels» et diversité culturelle. Il a mis en place de nombreux outils, comme la traduction de messes en langages des signes, mais également l'emploi de la musique à cet effet.
Vue globale
Enfin, M. Weinstock, professeur titulaire au département de philosophie de l'Université de Montréal, brosse un tableau général, en proposant une perspective plus théorique du débat, et en jetant de l'eau sur le feu: «L'accommodement raisonnable, cela n'a rien de nouveau, c'est une condition de la vie en société», affirme-t-il. Même point de vue à propos du multiculturalisme, jugé «condition normale des sociétés humaines». Pourquoi y a-t-il crise? Les médias ont leur part de responsabilité, certes. Mais il y a également une prise de conscience face à une transformation, notamment linguistique. «Rien ne viendra contrer ce fait: la proportion de gens qui parleront uniquement le français va baisser. Mais celui-ci conservera un rôle de monnaie d'échange», prévoit-il. En guise de conclusion, il préconise le pari de la fluidité, sonnant le glas des «identités stables», aussi bien du côté des immigrants que des jeunes Québécois.
Les enjeux partagés au cours de la table ronde, partagés avec un public alerte et participatif, ont permis de dégager un fait: s'il n'y a pas de formule miracle pour l'intégration celle appliquée à Saint-Laurent ne paraît pas si mauvaise, dans la mesure où des lieux au visage similaire, mais gérés avec d'autres approches, sont devenus de véritables poudrières.
(Photo: Martin Alarie)